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    November 09

    Les discours qui ont changé le monde

     
    Ce volume rassemblant des "Discours qui ont changé le monde" est, par essence, disparate. Peut-on quand même les classer ?
     

    Certains sont des discours prophétiques. A commencer par celui qui ouvre ce livre, celui de Jaurès. A la veille de la guerre (de 1914), il s'alarme des dangers qui menacent la paix et décrit avec précision le processus qui va aboutir à l'éclatement du conflit. Mais ce discours, malgré sa clairvoyance, n'est pas entendu. Quelques jours plus tard, Jaurès est assassiné.

    D'autres personnages publics se sont efforcés, à la veille d'un conflit, de conjurer le pire. Ainsi, par deux fois, Churchill manifeste la même lucidité. En 1934, il est l'un des rares hommes politiques à juger que désormais, pour la civilisation occidentale, le nazisme est un danger plus menaçant que le communisme. Après la capitulation des Français et des Anglais à Munich (en 1938), il déclare à la Chambre des communes : "Nos (...) compatriotes doivent savoir que nous avons essuyé une défaite sans avoir fait la guerre (...). Et n'allez pas croire que les choses vont en rester là. Nous ne faisons que commencer à payer." Malheureusement, les Britanniques ne l'écoutent pas. Pour la plupart d'entre eux, c'est un has been, tenu pour responsable de l'échec de l'opération dans les Dardanelles, en 1915 (à l'époque, Churchill était Premier lord de l'Amirauté).

    En 1946, redevenu simple citoyen après avoir été battu aux élections qui ont suivi la victoire, Churchill prend à nouveau la parole. Cette fois, on l'écoute. A Fulton, aux Etats-Unis, il déclare : "Un rideau de fer s'abat sur l'Europe." La formule restera, parce qu'elle rend parfaitement compte des débuts de la guerre froide.

    Autre prophète, son contemporain, Charles de Gaulle. L'Histoire a retenu son appel du 18 juin 1940 à sauver l'honneur de la nation. Mais il l'a assorti d'un diagnostic prémonitoire qu'aucun Français n'avait formulé avant lui : "Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure (sortie des usines américaines). Le destin du monde est là."

    Il y a les prophètes des temps de guerre et les prophètes des temps de paix, eux aussi tournés vers l'humanité souffrante...

    On pense évidemment au discours de Martin Luther King en 1963, "I have a dream" (Je fais un rêve) : "Je rêve que, un jour, sur les rouges collines de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d'esclaves pourront s'asseoir ensemble à la table de la fraternité (...). Que mes quatre petits enfants vivront un jour dans un pays où on ne les jugera pas à la couleur de leur peau mais à la nature de leur caractère. Je fais ce rêve aujourd'hui." Un rêve pour une part exaucé par l'élection d'Obama à la présidence des Etats-Unis.

    Aimé Césaire, dans ses propos sur la négritude, est animé des mêmes préoccupations. Lui aussi rêve que demain "les Noirs, au lieu de pâtir et subir, manifesteront une négritude active et offensive de l'esprit, un sursaut de dignité qui ne les couperait pas de leurs racines".

    Certains de ces discours cherchent à infléchir le cours de la politique, avec des fortunes diverses. On peut les qualifier de "programmatiques"...

    Programmatiques et invitant à l'action immédiate. Tel celui de Lénine arrivant à Petrograd en avril 1917. Il lance le mot d'ordre "Paix immédiate, tout le pouvoir aux soviets", et radicalise en quelques mots le mouvement révolutionnaire. A ceci près que, la paix conclue, le pouvoir des soviets se résumera à l'absolutisme du parti bolchevik.

    Le discours de Mitterrand au congrès d'Epinay, en 1971, est lui aussi un discours programmatique. Il préconise l'union de la gauche et lui fixe des objectifs. Ses propos sont dirigés contre "le monopole", terme extensif qui désigne à ses yeux "toutes les puissances de l'argent, l'argent qui corrompt, l'argent qui achète (...) et pourrit jusqu'à la conscience des hommes".

    Moins de deux ans après son accession au pouvoir, François Mitterrand oublie ces belles paroles. La suite confirmera ce tournant. L'argent reprend ses droits, le profit est glorifié...

    Beaucoup de ces propos programmatiques semblent marqués par la fatalité : souvent les actes trahissent les meilleures intentions...

    Effectivement. Prenez le discours de Roosevelt sur la guerre et la paix en 1940 : "Mères et pères (...), je l'ai déjà dit et je le répéterai sans cesse. Je n'enverrai pas vos fils faire une guerre étrangère..." En 1941, au lendemain de (l'attaque du Japon contre la base américaine de) Pearl Harbor, changement de cap. Les Etats-Unis prennent les armes contre le Japon et l'Allemagne. Pour expliquer ce changement de cap, Roosevelt peut invoquer la responsabilité de Tokyo et de Berlin dans le déclenchement des hostilités et plaider qu'en réalité il n'a pas trahi sa parole.

    Ce revirement en rappelle un autre, le discours de De Gaulle à Alger le 4 juin 1958. Les Français d'Algérie l'attendent avec fébrilité. Sans leur soulèvement, le 13 mai, contre la IVe République, il n'aurait pas pu prendre le pouvoir. "Je vous ai compris", s'écrie-t-il, soulevant une déferlante d'enthousiasme. Encore étourdis par leur propre clameur, les Algérois entendent-ils la suite de ses propos : "Dans toute l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie d'habitants : il n'y a que des Français à part entière..." ? Pour bien se faire comprendre, de Gaulle ajoute que ces "dix millions de Français d'Algérie auront à décider de leur propre destin". Bref, le contraire de ce qu'attendaient la majorité des Européens d'Algérie. L'ont-ils compris ?

    Certains discours, parce qu'ils sont uniques en leur genre, frappent les esprits plus que d'autres. De tels propos, de la part d'un tel homme, dans une telle enceinte...

    C'est ce qui s'est passé en 1945 lorsque les Japonais ont entendu pour la première fois de l'histoire du pays la voix de leur empereur à la radio. Hirohito reconnaît ce jour-là la défaite du Japon et accepte la capitulation. Il est tellement tendu que ses premiers mots sont inintelligibles...

    Le choc produit par le discours du président égyptien Anouar El-Sadate devant la Knesset, en 1977, est de même nature. C'est un acte de courage inouï, qui semble annoncer un avenir apaisé pour la Palestine...

    Vous êtes un spécialiste des archives sonores et visuelles. Si les lecteurs de ce livre s'y reportaient, que leur diraient-elles de plus ?

    Je pense à des images tournées en Allemagne en 1935. Des grilles qui s'abaissent, des portes d'usines qui ferment. Des hommes et des femmes qui s'immobilisent. Ils ne bougent plus, levant la tête vers les haut-parleurs installés dans toute la ville. Ils vont entendre leur Führer. Il a exigé que la vie s'arrête pour qu'on l'écoute. Cette voix dans une ville au garde-à-vous, il n'y a pas de meilleure illustration d'un régime totalitaire. Cette hystérie criminelle atteint des sommets en Allemagne après la défaite de Stalingrad. Goebbels s'adresse en hurlant aux cadres du parti nazi : "Voulez-vous la guerre totale ?" "Ja !", répondent-ils, électrisés.

    Voilà qui fait contraste avec le ton de Roosevelt à la même époque, dans ses "causeries au coin du feu". Il parle paisiblement à chacun, simples citoyens, comme c'est naturel dans une société démocratique.

    Inévitablement, le son et l'image donneraient une autre dimension à ces Discours qui ont changé le monde. Grâce au transistor, tous les paysans d'Afrique et du Proche-Orient ont pu entendre le rire de Nasser, son rire énorme et joyeux, lorsqu'il a annoncé (en 1956) qu'il venait de nationaliser le canal de Suez et avait humilié l'Occident.

    Marc Ferro est historien.

    Dernier livre de Marc Ferro paru : Le Mur de Berlin et la Chute du communisme expliqués à ma petite-fille (Seuil, 122 p., 8 €).

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