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10月23日

Tous pour Jung, Jung pour tous !

 
   les-petits-fils-de-jung-chez-lui-a-kusnacht-photo-desiree-good-nyt.1254692940.jpg                                                                    Chez les auteurs anglais et américains, il est d’usage de remercier en tête de l’ouvrage ; chez leurs pairs français, dans ses dernières pages. A croire que les uns exposent une gratitude que les autres dissimulent. Par un étrange paradoxe, un mot est absent des « Remerciements » alors qu’il n’est question que de cela : « ayant droit ». Celui qui, après la mort de l’auteur, exerce un droit moral et un droit patrimonial. Si nombre de ces ayants droit protègent efficacement et intelligemment l’œuvre dont ils ont la charge, tous ne sont pas des enfants de chœur. Des journaux intimes, des recueils de correspondances, des manuscrits inédits paraissent grâce à eux, et autant ne voient jamais le jour à cause d’eux. Selon Michael Orthofer, qui assure une chronique littéraire internationale sur son site The Literary Saloon, l’éditeur de Beckett, la veuve de Borges et le neveu de Joyce forment un trio infernal en raison de leurs exigences (il ne connaît pas encore le mari de la veuve Hergé !). La semaine dernière encore, à l’issue d’années de procédure, la professeure de Stanford Carol Loeb Shloss a obtenu 250 000 dollars da-page-from-the-the-red-b-003.1256160684.jpge dédommagements de la succession Joyce coupable d’ avoir entravé ses recherches, de l’avoir trompée sur son droit à reproduire des documents, d’avoir bloqué la sortie de son livre, et d’avoir fait expurger sa biographie de la danseuse Lucia Joyce, la fille schizophrène de l’écrivain. Lors d’une prochaine rentrée littéraire, si vous découvrez un inédit de Kafka sachez que sa publication n’a été possible qu’à l’issue d’une aventure… kafkaïenne. L’appartement de Eva Hoffe, une dame de 75 ans dont la mère fut la secrétaire de Max Brod, le meilleur ami de l’écrivain praguois et le sauveteur de son oeuvre, a été cambriolé rue Spinoza ( !) à Tel Aviv par un homme en gants blancs qu’elle dit avoir vu de ses yeux. Il venait y voler un trésor qui ne s’y trouvait pas : un ensemble de manuscrits et documents hérités de sa mère qui les tenait elle-même de Max Brod. Des papiers jugés précieux même si aucun chercheur n’a jamais pu les consulter depuis la mort de Brod en 1968. Quand cela s’est su, la Bibliothèque nationale d’Israël les a réclamés, de même que les Archives littéraires allemandes de Marbach, leurs experts ne doutant pas de leur valeur puisqu’il était acquis que le manuscrit du Procès vendu il y a vingt ans par Sotheby’s pour l’équivalent d’1,8 millions d’euros, ainsi qu’un paquet de lettres cédées aux mêmes enchères, se trouvaient chez la secrétaire. Et comme si cela ne suffisait pas, le grand éditeur israélien Amos Schoken, par ailleurs propriétaire de Haaretz, a fait ébruiter l’affaire par son journal afin d’en réclamer lui aussi les droits au motif que son grand-père les avait acquis dans les années 20 auprès de la famille Kafka. Tandis que a-page-from-the-the-red-b-008.1256160789.jpgtout ce monde se dispute devant les tribunaux, le voleur va devoir se replier sur la salle des coffres des deux banques où sont déposés les précieux documents. A moins comme on le murmure déjà qu’ils aient été exfiltrés au prix fort vers l’Allemagne au motif de la menace dont ils seraient l’objet. Difficile de vérifier car lorsque la justice exige qu’on lui remette les clés du coffre, Mme Hoffe menace de se suicider. D’après les recoupements effectués par les biographes de l’écrivain, les boîtes contiendraient des dizaines de lettres (notamment de Dora Diamant, son dernier amour et sa seule compagne), des dessins et le manuscrit de la nouvelle Préparatifs de noces à la campagne… Sans oublier les fameux Carnets, journal intime inédit de Max Brod. La magistrate chargée de démêler cette affaire complexe s’appelle Talia Pardo Kupelman mais, allez savoir pourquoi, tout le monde l’appelle « la juge K. »… En attendant, la parution d’un livre la semaine dernière après des décennies d’attente devrait faire du bruit. Ce grand Livre rouge, peint et calligraphié, dont le contenu a partie liée avec un monde invisible, n’est ni une enluminure du Moyen-Age par son allure, ni un avatar de Dan Brown par son contenu. C’est le Journal de voyage du grand psychanalyste zurichois Carl Gustav Jung, qui reposait à l’abri des regards dans le coffre d’une banque (décidément…) depuis 1961 par la a-page-from-the-the-red-b-004.1256160739.jpgvolonté de ses ayants droit. Le manuscrit de cette « confrontation avec l’inconscient », dont tous les jungiens connaissaient l’existence sans avoir jamais pu le lire, a été scanné page par page cet été avec un grand luxe de précautions. Pour convaincre les héritiers de le publier, l’historien de la médecine Sonu Shamdasani leur a fait valoir que quelques exemplaires incomplets circulaient déjà clandestinement, qu’une édition pirate était à craindre et que les adeptes du new age, de l’ésotérisme et d’un mysticisme halluciné lui feraient fête, détournant ainsi la quête spirituelle du maître. Voilà pourquoi durant dix ans la Philemon Foundation a financé l’édition savante de ce texte qui contient rien moins que la genèse de la méthode jungienne. L’éditeur new-yorkais Norton vient juste d’en publier  le fac-similé allemand avec sa traduction en anglais tandis que l’original est a-page-from-the-the-red-b-009.1256160822.jpgexposé au Rubin Museum of Art.
 
Pierre Assouline, La république des livres, 22.10.09

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